lundi 29 octobre 2007

Du lundi 24 au dimanche 28

LUNDI 24 OCTOBRE
Le gang des gabonais

Le pauvre P. Joseph, qui se traine une sale grippe depuis plus d’une semaine, il n’avait pas besoin de ça : on a choppé plusieurs de gabonais du centre pour vol. Je ne suis pas très au courant de ce qui s’est passé mais un des élèves d’ici, et un de mes élèves en français, a été attrapé pour avoir formé autour de lui tout un réseau de voleurs et de petites frappes. Ils étaient quelques uns dans le centre et d’autres dans tous les collèges de la ville, tous gabonais. Leurs larcins allaient de quelques journaux dans le bureau du frère Paul-Marie « pour le sport », pour s’exercer à l’escamotage et au détournement d’attention, jusqu’aux vols de portables et MP3.
Ils passent toute la journée au poste et le « cerveau » refuse de parler, alors le P. Joseph, qui visible l’interroge au commissariat en tant qu’autorité sur l’enfant, l’emmène à la salle d’interrogatoire. Le gamin s’est fait fouetter assez longtemps pour parler… les méthodes sont rudes !
Au bout de 24h, ils ont tout récupéré ou dédommagé, ce qui annule les poursuites plus lourdes qui les auraient conduits en prison pour attendre un hypothétique procès. Tout sauf ça ! Ceci dit, quand je suis allé voir Daniel mercredi dernier, il n’avait pas l’air scandaleusement mal traité. Ce qui est sur, c’est que ça n’arrange jamais les types de passer au violon.

Je donne mes cours comme d’hab, la classe des électriciens m’en fait voir des vertes et des pas mûres. Je donne une dictée préparée aux menuisiers et j’en chope deux qui trichent. Le premier, très mauvais en français, est au premier rang. Je dicte le mot « redouble » et il l’écrit « reboudle », je le lui fais réécrire pour qu’il évite au moins cette faute. Il se trompe encore, alors je le lui re-dicte, et cela au moins cinq fois avant qu’il n’écrive correctement ce mot, sa feuille est évidemment pleine de ratures, ce dont je lui tiendrai pas rigueur. Je vais au fond de la classe pour dicter un peu et je reviens devant voir où il en est. Cet idiot qui se prend pour l’as de la triche a à présent devant lui une feuille sans aucune rature, et pas plus de fautes… Je suis atterré par un aussi grand manque de sens pratique, surtout que je l’avais déjà attrapé la semaine dernière car il avait déjà très mal triché… J’attrape vite le deuxième, qui je guettais, et qui a recopié à l’avance toute la dictée sur la couverture du cahier qui lui sert de sous-main.
Ce qui est bête, c’est que ce sont les deux plus faibles et que leur moyenne va être encore plus plombée, ce qui ne va pas les encourager à bosser…

MARDI 25 OCTOBRE
Bibliothèque

Je devais aller à Yaoundé avec Kastel aujourd’hui pour acheter des cordes de guitare et un carnet de chant, mais au moment de partir je comprends que cet animal compte profiter de mes largesses pour voyager, bouffer, se payer ses propres cordes etc.
Je suis furieux parce que ce type n’est pas capable de bosser et d’essayer de s’en sortir et il passe son temps à quémander ou à se plaindre de ne pas être reconnu comme grand artiste alors qu’il est tellement souvent alcoolisé qu’il n’est pas capable de plaquer correctement deux accords. Il doit avoir quarante ans et est persuadé qu’il a toutes ses chances dans la chanson, ou dans la peinture…
Au lieu de le chasser parce que ce serait impulsif et idiot, je lui donne l’argent qu’il faut et lui dit de se débrouiller, d’y aller sans moi et de me rapporter ce qu’il nous faut. J’en profiterai pour bosser ici. Il est tout aussi content de partir tout seul, il est habitué à se balader pour raconter dans ses chansons ses rêveries d’un promeneur solitaire. (waouh les crypto-références que je mets dans mon blog !!)

Et je passe le reste de ma journée à marner comme un beau diable dans ma bibliothèque qui commence à devenir quelque chose.

DU MERCREDI 26 AU DIMANCHE 28 OCTOBRE

Une fin de semaine pleine de travail, notamment à la bibliothèque encore, où j’emploie les punis pour m’aider à déplacer des livres et des étagères. Je remanie totalement l’organisation, j’ai détruit une cloison en bois qui ne servait à rien et nous avons aménagé un coin de lecture qui attirera plus les jeunes à la lecture.
Du côté des cours, la routine, j’ai attrapé quatre tricheurs sur une dictée préparée, c’était donc la dernière, je ne peux pas leur faire confiance, ils devront faire des dictées non-préparées, tant pis pour eux.
Et pour la paroisse, ça bouge. Je prends de plus en plus mes marques parce que les groupes commencent à connaître plein de micro-crises, surtout avec Zibbi qui est très difficile à gérer… Je suis en train notamment de virer les musiciens de la messe des jeunes, qui sont tous protestants et font n’importe quoi pourvu que ça fasse du bruit…
Également, je m’échine à apprendre le boulou, avec la cuisinière du centre, mais c’est difficile, je cherche des livres de méthode.

Sinon, semaine pluvieuse normalement, grosses chaleurs pendant les accalmies, ce qui fait que je suis trempé en permanence…
J’essayerai d’être plus prolixe la prochaine fois mais le temps me fait défaut.

Come back

Voilà quelques temps que je n’ai rien écrit. Je reprends le clavier pour continuer à narrer mes expériences.

Mon silence s’explique par un passage à vide, le cap des deux mois… J’ai découvert des choses pas très jolies dans la paroisse, et je me suis enfermé dans de pessimistes considérations sur l’Église Africaine. De plus la routine, seulement réjouie par l’agréable présence des italiennes ne me donnait pas envie de m’exprimer plus que cela…
Mais voilà, ça va mieux ! Sûrement grâce au soutien des mails de quelques amis et confrères attentionnés et surtout grâce au bon Dieu dont quelques signes m’ont fait beaucoup de bien.

Je raconte juste deux évènements avant de reprendre le cours linéaire de mon bafouillage :

Mercredi dernier, veille du départ des italiennes, nous sommes allés visiter la prison pour qu’elles y donnent quelques soins médicaux et que je visite Daniel, ce jeune de la paroisse incarcéré après un braquage.
Nous sommes reçus normalement, je suis introduit dans la cour, escorté par un garde pour y voir mon ami tandis que les italiennes consultent dans l’infirmerie, dans une ambiance surchauffée.
Après avoir vu Daniel, je les préviens que je rentre tranquillement à pied. Je suis alors alpagué dehors par un gentil vieux bonhomme qui m’explique être en prison depuis dix-sept ans (ce qui explique ses permissions de sortie) et qui se plaint de problèmes oculaires. Nous taillons ensuite une bavette sur la France lorsque j’entends des cris dans la prison, et je reconnais des jurons italiens, puis je vois sortir en trombe la dotoressa suivie de ses acolytes en furie. Elles me font signe de monter avec elles en voiture avant de partir en trombe en insultant copieusement une matrone qui les menace de la main. Je ne comprends rien de ce qui se passe, elles étaient sensées rester une heure et ne pas partir en criant… Elles m’expliquent alors que cette bonne femme est la maitresse du garde chiourme en chef, et qu’elle voit d’un mauvais œil la présence de quatre femmes, dont deux toute jeunes qui en laissent pas indifférent son amant. Elle les a donc tout simplement congédiées sans que les gardes en uniforme ne fassent quoi que ce soit…

Nous partons donc, pilotés par la sœur Maria-José, pour rentrer au centre. Mais nous ne prenons pas la bonne route. Étant à l’arrière du Pick-up avec les deux jeunes Nalia et Iréna, qui ne parlent pas français, je ne peux pas demander où nous allons. Après cinq minutes de route, nous arrivons aux abords de la cathédrale d’Ebolowa, que nous dépassons pour arriver dans un centre qui a tout l’air d’un pensionnat. Je vois une nuée d’enfants qui s’approchent timidement de nous. Le directeur nous accueille et s’étonne que nous ne nous soyons pas encore rencontrés. Puis Ileana (la dotoressa) se dirige avec lui vers son bureau pour parler de formalités pour faire entrer un enfant de la paroisse qui vient de perdre sa mère. Je reste dehors avec les enfants mais je trouve que quelque chose cloche. Nul ne parle. Alors je ne sais quoi dire et hasarde quelques grimaces. C’est alors un brouhaha de…signes ! En fait, tous les enfants qui sont là sont sourds-muets ! Impression surréaliste d’être moi-même le sourd muet ! Je ne comprends rien, mais ils me touchent les bras en se pinçant le nez. Je pense qu’ils disent que je pue, ce qui est toujours sympa à « entendre »… Mais le gardien surgit, hilare devant mon air interdit et m’explique que c’est leur façon de dire que je suis blanc ! Les blancs sont, ici comme en Asie, les longs nez ! Ils m’enseignent quelques autres mots comme garçon, fille, musulman (obédience du gardien), que l’on dit en plaçant les bras derrière la tête, imitant la prière à Allah.
Voilà pour cette expérience décapante.

Le deuxième moment qui sort de l’ordinaire est arrivé hier, je suis allé avec quelques profs du centre à un match de foot disputé contre les jeunes d’un village à trente km dans la brousse. Je ne leur ferait pas l’honneur de ma présence sur le terrain, puisque je subis depuis trois jours une bonne insurrection armée dans les Pays-Bas…
J’y vais donc pour faire quelques photos et profiter du calme du village. En effet, le bruit assourdissant des sonos extérieures des bars est pesant à la fin ici en ville. Nous partons avec une heure de retard, ce qui est assez normal pour attendre encore une demi-heure sur place que le culte protestant se termine.
Je suis accueilli avec le maximum de déférence, étant blanc, et reçoit de « Mr le directeur » à tous bouts de champs. Nous en rions bien avec Paul-Marie, qui me racontera ensuite ce que les gens disaient en boulou sur l’éventualité de me donner une de leurs femmes pour qu’elle vienne avec moi en Europe…
Match normal, nous perdons un à zéro, quelques magnifiques gamelles, dont la plus belle est celle d’un des supporters autochtones, c’est un papa d’une quarantaine d’années qui a bu un bon coup de vin de palme, ce qui le rend d’autant plus enthousiaste. Alors, quand la balle est envoyée en touche et qu’elle passe au dessus de lui, il part dans une magnifique détente à faire pâlir Barthez, mais il ne touche même pas le ballon et retombe de tout son long dans l’éclat de rire général qu’il déclenche, non sans fierté…
À l’issue de la rencontre, nous sommes reçus pour manger quelques tubercules de manioc avec de la sauce à l’arachide et on nous apporte deux jerricans de vin de palme, qui déclenchent l’acclamation des profs assoiffés par leur effort. Ce n’est pas exactement la boisson que je voudrais ingurgiter après un match de foot, mais ils ne partagent pas mon avis. La boisson disparaît en un tournemain, les laissant béats. Évidement, je goûte à la mixture. Ça à l’air de lait coupé d’eau avec des morceaux d’écorce en suspension. Le goût est celui d’alcool au bois, très amère, pas à mon goût du tout. Un papa m’entretient ensuite avec animation de la suprématie de ce breuvage sur tous les alcools, et vu ses yeux il doit être un croyant pratiquant…
Nous rentrons ensuite peinardement vers notre bonne ville pour arriver pour les vêpres.