Jeudi 14 février
Ce soir, nous accueillons le père Juan, italien des missions étrangères d’Espagne. C’est l’occasion de voir ce que la mission peut être. Ce prêtre est depuis trois ans dans une petite paroisse du diocèse de Dapaon, le diocèse le plus éloigné de Lomé, au nord-est du Togo, à la frontière avec le Bénin.
Quand il est arrivé, il a bâti de ses propres mains la maison dans laquelle il vit maintenant, il a fait ses briques et monté ses murs. Maintenant, il n’a toujours ni eau, ni électricité, et seulement 15 chrétiens dans sa paroisse. Quel héroïsme ! On voit dans ses yeux la sainte folie du missionnaire qui sème dans les larmes comme dit le psaume, et qui garde l’espoir de moissonner dans la joie. Mais quelle semence ! Je suis vraiment impressionné de rencontrer un prêtre qui est le premier missionnaire quelque part. Nous ne nous rendons pas compte, en Europe, de ce que c’est qu’arriver dans un endroit et d’annoncer le Christ. Ici, il y a encore des villages qui n’ont pas vu de prêtre. L’autre jour, Don Paco, le curé de la paroisse, revenait tard pour le déjeuner du dimanche et il était tout joyeux. Je lui ai demandé la cause de cette allégresse, et il m’a répondu qu’il venait de célébrer la première messe dans un village. C’était la première fois qu’une messe était célébrée là-bas ! J’en ai eu les larmes aux yeux, je me suis dit « alors il y a encore du boulot, ce n’est pas de l’histoire ancienne ». La première mission me semblait limitée à des époques lointaines d’expéditions épiques a cheval dans des lieux non encore cartographiés, mais ce n’est pas vrai, deux mille ans après l’envoi, les disciples courent encore de par le monde ! Qu’il est vaste !
vendredi 15 février
Le P. José-Luis a fait livrer cette semaine vingt camions de sable pour recouvrir notre terrain de foot, établi sur une ancienne décharge à gravats, et qui laisse affleurer de gros bouts de parpaings qui entaillent sérieusement les pieds pourtant solides de nos chenapans. Le vendredi, beaucoup d’entre eux n’ont pas cours, alors nous leur demandons de commencer à étaler le sable, avec quelques pelles et houes qui nous sont prêtées.
Je m’imagine qu’ils vont mettre un temps fou à pelleter ces tonnes de sable, mais ils y passent l’après-midi, déployant une impressionnante énergie, et abattent à dix les trois quarts du travail. A la fin de la journée, je me mets au travail avec eux pour leur faire plaisir. Je ne croyais vraiment pas les surprendre à ce point là en prenant la pelle en main ! Ils étaient tous persuadés qu’un « ensayi » (blanc) ne pouvait pas faire de travaux de ce genre. Ils me prient tout de suite de m’arrêter, croyant d’abord que je vais mal faire, puis que je vais me blesser. Je travaille une heure avec eux, juste le temps de me flinguer le dos, furieux de ma faiblesse. Le P. José-Luis me rassure ensuite, m’expliquant qu’une pelletée par ce climat en vaut deux en Europe et qu’il est normal de travailler bien moins longtemps que les gens d’ici, qui vont douuuouuucement…mais sûrement !
Mardi 19 Février
Aujourd’hui reparait John, un de nos enfants, âgé de onze ans, un garçon calme et serviable. Il a passé la semaine dernière en fuite. C’est l’occasion de me rendre compte de la fragilité de notre travail auprès de ces enfants. Nous sommes dans une position délicate vis-à-vis d’eux. D’un côté, nous voulons à tout prix les sauver de leur situation d’instabilité, nous voulons leur donner un avenir meilleur que ce que leur passé leur promet, mais de l’autre, nous ne pouvons rien faire pour eux sans eux, et ils nous le rappellent souvent sans s’en rendre compte.
Ainsi John fuit parce qu’il n’avait pas payé de la bouillie qu’il avait prise au marché et il avait peur d’éventuelles représailles au foyer. Au bout de deux ans ici, il en est toujours à ce niveau d’instabilité qu’il cache d’ailleurs très bien. Nous devons alors reprendre avec lui les choses en amont pour lui réexpliquer que la fuite n’est pas une solution etc. mais comprendra-t-il un jour ? Comprendront-ils un jour ?
Certains sont au foyer depuis près de cinq ans mais restent des gamins farouches, la tête pleine de combines et de manigances. C’est parfois assez décourageant… Mais bon, nous faisons notre travail, nous leur donnons ce que nous pouvons et le Bon Dieu fait le reste !
Vendredi 22 février
Chaque vendredi, je dors au foyer, et je projette un film sur la terrasse aménagée au dessus des classes, c’est notre cinéma hebdomadaire. Je passe la semaine à motiver les enfants pour voir des films autres que ceux qu’ils affectionnent naturellement, des espèces de films de Kung-fu sans scénario, seulement pleins de combats.
Aujourd’hui, je leur passe Indiana Jones et le temple maudit. J’adorais ce film étant petit et je suis convaincu de l’effet. C’est réellement magique. Nous avons un problème logistique avec le son, ce qui empêche de bien saisir les dialogues, mais les enfants suivent très bien l’histoire et hurlent comme des fous pendant les bagarres. Tonnerre d’applaudissement quand Indiana Jones reprends ses esprits après avoir été ensorcelé par le méchant sorcier-qui-enlève-le-cœur-de-gens…
Samedi 23 février
Aujourd’hui, pèlerinage diocésain. Les grands partent avec Élie et deux éducateurs, je dois rester avec les petits parce que quelqu’un doit bien le faire, et j’ai de toutes les façons des entailles aux pieds à cause de la sècheresse qui me dissuadent de la marche.
Ambiance…énergique… Je suis seul avec les vingt-trois plus jeunes, qui sont évidemment les plus turbulents, et je me retrouve à essayer de faire étudier des CE1 en empêchant deux CP de s’étrangler, pour courir chez les CE2 qui jouent au ballon dans la salle de classe, puis il faut soigner les blessures habituelles pendant qu’un enfant se fait frapper par un plus fort parce qu’il refuse de faire sa lessive… Waouh ! Bonne journée !
Je cède à la facilité en les mettant devant la télé, meilleur baby-sitter du monde…
Dimanche 24 février
La chaleur commence… L’harmattan donne ses derniers souffles poussiéreux et on sent le soleil derrière qui arrive, redoutable. Quand le vent tombe, la chaleur est vraiment déjà forte, on sent l’air nous brûler le nez comme quand on se tient devant un four ouvert. Je suis impressionné par la résistance physique de nos cuisinières qui tournent la pâte de maïs sur le feu, avec d’immenses spatules, dans une chaleur suffocante, sans compter la fumée puisqu’il n’y a pour ainsi dire pas de cheminée dans la cuisine.
lundi 25 février 2008
Du 9 au 14 février
Les choses suivent tranquillement leur cours ici. Je commence à bien m’habituer à la vie d’ici, à toutes les petites choses surprenantes du quotidien. Je ne suis ici que depuis un mois et demi et j’ai l’impression d’être arrivé il y a bien longtemps.
Depuis vendredi, nous accueillons un ancien joueur professionnel du FC Barcelone, qui vient faire une expérience de l’Afrique… Sa venue nous a tous un peu surpris, mais il s’avère un très brave homme, avide de travailler ici pour la mission. Il s’est vite mis à participer aux travaux de peinture du foyer des filles et autres menues besognes. Bien sûr, dès samedi, il nous a honoré de sa présence au foot pour donner une petite leçon. En son honneur, nous jouons sur le grand terrain de foot centre, dédaignant le petit terrain empierré habituellement utilisé au foyer. Je dis « nous » parce que depuis mon arrivée, je m’astreints avec plaisir à deux heures de foot hebdomadaires avec les enfants… Ce samedi, je suis dès mon entrée sur le terrain la risée des enfants du centre professionnel (qui ne sont pas les mêmes enfants que ceux du foyer, ce sont des villageois accueillis pour apprendre la soudure, la menuiserie ou la maçonnerie). Ils rient à chaque fois que je touche une balle et applaudissent alors que je fais une tête héroïque qui manque de peu de m’assommer. L’éclat de rire gagne aussi tous les joueurs quand je traverse le terrain en courant après avoir arrêté de jouer, à tel point que je me demande si mon short n’est pas intégralement craqué à l’arrière ou quelque chose de ce genre. Samuel, un des enfants du foyer qui vient boire avec moi m’explique que tout le monde se moque de moi parce qu’on a l’impression que je cours « pour attraper le canard ». Je pense qu’il faisait allusion à ma sveltesse qui n’est pas sans rappeler l’allure des chasseurs intrépides mais j’ai comme un doute…
Dimanche, petite mésaventure petit-déjeunatoire. Je pars de la maison un peu à la bourre pour aller à la messe, sans avoir eu le temps de manger. Je retrouve nos enfants qui sont en train d’acheter des beignets de farine de haricot (burk !), du gari (farine de manioc sec) etc., qui sont vendus en dehors de la paroisse pour le petit dèj de ceux qui viennent à la messe. Ils veulent toujours que je mange comme eux, que j’essaye leur régime alors je me dis que c’est la bonne occasion de manger avec eux (pardon pour le jeûne eucharistique). Je sais qu’on peut trouver des sandwichs au poisson légers et qui conviennent à peu près à quelqu’un levé depuis un quart d’heure… Je demande à une dame de m’en vendre pour 50F (7,5centimes d’€). Elle ne comprend rien de ce que je lui dis et me sert une assiette de riz qu’elle couvre d’une sauce rouge dont on imagine aisément la composition… Je m’arrache la bouche comme un fou, tu parle d’un réveil ! En tout cas le piment au petit déjeuner, c’est vraiment hard ! Je donne la fin de mon assiette à Leleng, un de nos gamins, qui est bien content de s’enfiler une ration gratis.
La semaine se passe normalement, nous avons un gamin, Mazabalo, à l’hosto avec les oreillons plus le palu, 40 de fièvre pendant quatre jours. Je passe la journée de mardi à son chevet, ce qui me donne l’occasion de voir l’ambiance hospitalière d’ici, évidemment exotique. Les heures de visites sont fermement affichées à l’entrée de l’édifice, ce qui n’effraye pas les familles qui déambulent dans tous les sens pour apporter le manger et le boire à leurs malades, les mêmes installent de petits campings familiaux dans les coins des couloirs, deux tapis, quatre personnes, du boucan et on est chez soi… La chambre de notre enfant compte huit lits, réservés aux cas pédiatriques pas trop graves. C’est relativement propre et sécurisant, mais les médecins n’ont pas l’air très à leur affaire, quand ils passent… Ce qui est par contre sympathique, c’est l’ambiance qui règne dans les chambres, tout le monde bavarde, les mamans rient, les enfants vomissent et pleurent, c’est un peu la fête quoi.
Depuis quelques temps, je m’occupe spécialement tous les matins de deux enfants de l’EIDB, école informelle Don Bosco, qui rassemble les enfants non scolarisés auxquels on apprend à lire et à compter. J’ai pris sous ma protection le petit Gnim, le plus jeune, qui n’a fait que le CP, c’est-à-dire qu’il ne connaît que son alphabet, et deux nouveaux, Tcha et Jean, dont le dernier ne parle ni français ni Kabyié… Je me retrouve donc instit de CP, avec pas mal de plaisir, moi qui ne me serais jamais cru capable d’apprendre à lire à qui que ce soit ! Je ne m’en sors pas trop mal, à grand renfort de dessins au tableau dont je suis assez fier… Mine de rien, je suis impressionné par la faculté d’apprentissage des jeunes enfants, spécialement pour les langues. Ainsi le petit Jean ne connaissait pas un mot de français vendredi lors de son accueil, mais, alors que j’écris ces lignes seulement cinq jours après son arrivée, il est capable de se faire comprendre pour beaucoup de petites choses et il communique bien avec les autres enfants. Ils ont comme un langage entre eux, comme une connivence intuitive de fortune qui leur permet de se communiquer l’essentiel.
Depuis vendredi, nous accueillons un ancien joueur professionnel du FC Barcelone, qui vient faire une expérience de l’Afrique… Sa venue nous a tous un peu surpris, mais il s’avère un très brave homme, avide de travailler ici pour la mission. Il s’est vite mis à participer aux travaux de peinture du foyer des filles et autres menues besognes. Bien sûr, dès samedi, il nous a honoré de sa présence au foot pour donner une petite leçon. En son honneur, nous jouons sur le grand terrain de foot centre, dédaignant le petit terrain empierré habituellement utilisé au foyer. Je dis « nous » parce que depuis mon arrivée, je m’astreints avec plaisir à deux heures de foot hebdomadaires avec les enfants… Ce samedi, je suis dès mon entrée sur le terrain la risée des enfants du centre professionnel (qui ne sont pas les mêmes enfants que ceux du foyer, ce sont des villageois accueillis pour apprendre la soudure, la menuiserie ou la maçonnerie). Ils rient à chaque fois que je touche une balle et applaudissent alors que je fais une tête héroïque qui manque de peu de m’assommer. L’éclat de rire gagne aussi tous les joueurs quand je traverse le terrain en courant après avoir arrêté de jouer, à tel point que je me demande si mon short n’est pas intégralement craqué à l’arrière ou quelque chose de ce genre. Samuel, un des enfants du foyer qui vient boire avec moi m’explique que tout le monde se moque de moi parce qu’on a l’impression que je cours « pour attraper le canard ». Je pense qu’il faisait allusion à ma sveltesse qui n’est pas sans rappeler l’allure des chasseurs intrépides mais j’ai comme un doute…
Dimanche, petite mésaventure petit-déjeunatoire. Je pars de la maison un peu à la bourre pour aller à la messe, sans avoir eu le temps de manger. Je retrouve nos enfants qui sont en train d’acheter des beignets de farine de haricot (burk !), du gari (farine de manioc sec) etc., qui sont vendus en dehors de la paroisse pour le petit dèj de ceux qui viennent à la messe. Ils veulent toujours que je mange comme eux, que j’essaye leur régime alors je me dis que c’est la bonne occasion de manger avec eux (pardon pour le jeûne eucharistique). Je sais qu’on peut trouver des sandwichs au poisson légers et qui conviennent à peu près à quelqu’un levé depuis un quart d’heure… Je demande à une dame de m’en vendre pour 50F (7,5centimes d’€). Elle ne comprend rien de ce que je lui dis et me sert une assiette de riz qu’elle couvre d’une sauce rouge dont on imagine aisément la composition… Je m’arrache la bouche comme un fou, tu parle d’un réveil ! En tout cas le piment au petit déjeuner, c’est vraiment hard ! Je donne la fin de mon assiette à Leleng, un de nos gamins, qui est bien content de s’enfiler une ration gratis.
La semaine se passe normalement, nous avons un gamin, Mazabalo, à l’hosto avec les oreillons plus le palu, 40 de fièvre pendant quatre jours. Je passe la journée de mardi à son chevet, ce qui me donne l’occasion de voir l’ambiance hospitalière d’ici, évidemment exotique. Les heures de visites sont fermement affichées à l’entrée de l’édifice, ce qui n’effraye pas les familles qui déambulent dans tous les sens pour apporter le manger et le boire à leurs malades, les mêmes installent de petits campings familiaux dans les coins des couloirs, deux tapis, quatre personnes, du boucan et on est chez soi… La chambre de notre enfant compte huit lits, réservés aux cas pédiatriques pas trop graves. C’est relativement propre et sécurisant, mais les médecins n’ont pas l’air très à leur affaire, quand ils passent… Ce qui est par contre sympathique, c’est l’ambiance qui règne dans les chambres, tout le monde bavarde, les mamans rient, les enfants vomissent et pleurent, c’est un peu la fête quoi.
Depuis quelques temps, je m’occupe spécialement tous les matins de deux enfants de l’EIDB, école informelle Don Bosco, qui rassemble les enfants non scolarisés auxquels on apprend à lire et à compter. J’ai pris sous ma protection le petit Gnim, le plus jeune, qui n’a fait que le CP, c’est-à-dire qu’il ne connaît que son alphabet, et deux nouveaux, Tcha et Jean, dont le dernier ne parle ni français ni Kabyié… Je me retrouve donc instit de CP, avec pas mal de plaisir, moi qui ne me serais jamais cru capable d’apprendre à lire à qui que ce soit ! Je ne m’en sors pas trop mal, à grand renfort de dessins au tableau dont je suis assez fier… Mine de rien, je suis impressionné par la faculté d’apprentissage des jeunes enfants, spécialement pour les langues. Ainsi le petit Jean ne connaissait pas un mot de français vendredi lors de son accueil, mais, alors que j’écris ces lignes seulement cinq jours après son arrivée, il est capable de se faire comprendre pour beaucoup de petites choses et il communique bien avec les autres enfants. Ils ont comme un langage entre eux, comme une connivence intuitive de fortune qui leur permet de se communiquer l’essentiel.
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