JEUDI 4 OCTOBRE
Journée calme soirée trouble
Je redoute l’arrivée des italiennes, m’attendant à un groupe du même acabit que ceux qui étaient là au début et m’ont assommé de suffisance. Mais rien ne vient.
Je donne mes cours normalement, sauf chez les menuisiers, chez qui j’attrape, à mon grand désespoir, un tricheur.
C’est un pauvre garçon, qui est toujours au premier rang et ne fait jamais de bruit. Cependant, quand je l’interroge, il a tendance à être lent à la détente, et c’est peu dire. Cette fois encore, je leur donne une dictée que nous avons préparé lundi, à propos de quelque chasse à l’éléphant. Pendant la dictée, deux d’entre eux sont à la traine comme je ne l’ai jamais vu, ils ont une moitié de dictée de retard. Alors je m’attarde auprès d’eux et surveille ce qu’ils écrivent pour savoir où ils en sont. Mais en m’attardant auprès de Georges, je regarde la copie de son voisin pour voir s’il suit. À ce moment, ce génie sort une deuxième copie de son cahier qui remplace la première. Or, sur cette nouvelle copie, la dictée est écrite jusqu’au bout alors que je n’ai pas fini de dicter. De plus elle ne souffre, a priori, d’aucune faute alors que la première est un torchon qui ferait rougir un illettré. J’hésite un instant à le piquer car il me fait pitié, mais je dois être juste. Je lui fonds dessus et le confonds. J’accepte cependant d’écouter sa défense bredouillante et vasouillarde qui ne parvient même pas à me convaincre, moi qui suis bonne poire. Pendant ce temps, les autres élèves hurlent au scandale, non pas contre moi mais contre lui et réclament de le vouer aux gémonies en l’exposant publiquement, pieds et poings liés et couvert de confiture pour nourrir les fourmis qui sont au passage envahissante sur mon bureau. Je l’envois chez le P. André qui le mènera au P.
Joseph chez qui, ironie du sort, son propre père est là en train de parler des résultats déprimants de son fils… Je reprends la dictée en exhortant les élèves à choisir le zéro fièrement plutôt que la bassesse de la tricherie, s’ils ne se sentent pas capables de marner un minimum.
Ensuite de ça, je retrouve mes chenapans mécaniciens et électriciens qui se calment peu à peu, surtout quand j’en sors un qui menaçait d’étriper son voisin de devant pour une histoire de stylo…
En fin d’après midi, Zibi est parti je ne sais où alors je conclus l’adoration paroissiale à la suite du chapelet quotidien du mois de Marie. Or, impossible de trouver un missel, alors je dois retrouver de mémoire l’oraison finale, ce que je parviens à faire, mais en bredouillant abominablement, ce qui n’a aucune espèce d’importance.
Finalement, les italiennes arrivent demain, mais le P. provincial est déjà là pour sa visite canonique.
VENDREDI 5 OCTOBRE
Journée mondiale de l’enseignant
Bon plan, aujourd’hui pas de cours. C’est la journée mondiale de l’enseignant.
Je ne me souviens pas d’avoir vécu pareille journée en France, peut être le monde se limite-t-il au Cameroun ?
Toujours est-il que c’est l’occasion d’organiser quelques matchs de foot et de volley, prof élèves et élèves entre eux. J’apporte sans grande conviction ma glorieuse tenue de grand père, que je cède volontiers à un prof qui se lamente d’avoir oublié la sienne. Je regarde ainsi peinardement les professeurs gagner encore et me fais houspiller par mes élèves qui veulent encore me voir me viander dans la boue… Dans l’après-midi, je parviens enfin, au bout d’une semaine de tentative, à obtenir l’argent qui me vient de France. Je pars alors à la recherche d’un dictionnaire, dont je rêve depuis que je suis ici. Je trouve dans le premier magasin ce que je cherche, à savoir un authentique Petit Robert édition de bureau, pas de poche. Mais le vendeur me le propose à 25000 CFA. Je ne lui en offre que dix mille, mais il ne consent, après force tractations, à ne me le céder qu’à dix-huit mille. Je lui dis alors que je vais voir ailleurs ce qu’on m’en demande. Il me souhaite bonne chance.
C’est vrai que j’aurais dû en avoir de la chance. Ce bandit détient le seul Robert de toute la ville. Je fais tous les magasins qui vendent en vrac des bouquins au milieu des casseroles et des télés pour finalement revenir chez lui, sous une pluie battante. Il m’attendait et ne fléchis pas devant mes récriminations. Il vent en effet des dicos neufs à 6000, mais celui-là, édité en 1977, à 18. Je cède et trouve même le moyen de me faire refourguer pour 3000 CFA un code orthographique et grammatical, qui, à la réflexion, ne me servira qu’à l’extrême rigueur à caler une armoire… J’attends la fin de la pluie dans son boui-boui en fumant une Pall-Mall, et je repars cependant tout content d’avoir ce pesant bouquin. Finalement, 30€ pour un Robert, ce n’est pas trop cher.
Le soir, les italiennes arrivent. Ce n’est pas ce que je croyais. Ce sont deux femmes d’une grosse soixantaine d’année, accompagnées de deux jeunes filles de mon âge. Ces dernières ne parlent pas un mot de français mais sont là pour rendre service au dispensaire des sœurs. La doyenne, Giovanna, est la sœur d’un prêtre salésien mort ici voilà treize ans. Après s’être battue bec et ongle pour récupérer le corps de son défunt frère, devant la lutte de toute la paroisse pour garder ce prêtre qui aurait souhaité être enterré ici, elle a préféré tourner casaque et depuis ce moment elle revient tous les ans avec des médecins pour aider au dispensaire. Elles sont très sympathiques, vivantes, enjouées, et je me rends compte que c’est bon de trouver des européens de temps en temps…
Tiens, anecdote qui me reviens seulement maintenant, en parlant d’Europe, l’autre jour, en prenant mon petit déjeuner, je picorait des morceaux d’une espèce de saucisson à l’ail sans ail et probablement sans porc. Me révoltant contre l’immondice de cette chose, je regarde l’étiquette pour voir où est l’usine des empoisonneurs. Que vois-je, l’étiquette a pour marque « Belle Vendée ». Tiens ! Et l’adresse du fabriquant, je vous le donne en mille : les Lucs sur Boulogne !!!
Si les cousins me lisent, prière leur est faite de plastiquer l’entrepôt où de prendre en otage le personnel pour qu’ils améliorent leur came ! M’enfin, ça fait du bien de bouffer français, hum ! hum !
LUNDI 9 OCTOBRE
Routine…
Rien de très spécial, les cours, les élèves… Je m’échine en ce moment à faire comprendre aux menuisiers l’accord du participe passé avec être ou avoir. C’est dur, car ils ne reconnaissent pas être ou avoir quand ils sont conjugués… M’enfin, ils sont sympa et les cours sont détendants.
Aujourd'hui, ils me tannent pendant toute l’heure pour que je leur dise les noms de douze apôtres, sans me dire pourquoi. Je me doute bien qu’il y a une entourloupe et en effet ils ont un contrôle l’heure d’après avec le P. Artur, en religion, où ils doivent donner ces noms.
En rentrant à la maison après mes cours, je me dis que décidément je voudrais avoir des caméras à la place des yeux pour ne pas perdre une miette de tous les trucs que je croise. Que ce soit les mototaxis avec quatre personnes dessus, les voitures bondées, avec quatre personnes sur la place avant droite, cette chèvre qui mange un tas de riz tombé au milieu de la route, et qui slalome entre les voitures qui passent pour ne pas en perdre une miette, etc. En marchant, j’entends derrière moi deux gamins qui se disputent « allemand » « mais non !
Français » « mais non, allemand, regarde ses cheveux » « mais non, je te dis, il est chez les pères. » Je me retourne et annonce à l’un d’entre eux qu’il a raison. Ils sont pétrifiés et je suis content de mon effet. Je continue donc et les entends encore parler, ils ne sont pas convaincus !
Ce soir, nos chères italiennes nous invitent, chez nous, à un repas italien.
Elles ont apporté huit valises de divers cadeaux pour les gens d’ici, et dans l’une d’elles elles ont entassé toutes sortes de denrées toscanes. Quel bonheur de manger du saucisson et du parmeggiano reggiano ! Une bonne bouffée d’Europe dans laquelle je croque à pleines dents !
MARDI 10 OCTOBRE
Bibliothèque
Je commence à venir à bout de mon triage, j’ai trois gros cartons de livres et je suis en train de faire une superbe tour fortifiée avec tous les livres que je viens de trier…
Ce soir, j’apprends une terrible nouvelle. Daniel, celui avec qui j’avais acheté des livres l’autre jour, qui est un ancien du centre professionnel, dont il a été renvoyé, et qui a été renvoyé du gardiennage de la paroisse pour une sombre histoire de vol vient d’être arrêté après avoir volé 5 millions de CFA (cent mile euros environ) dans une station essence avec une bande de voyous. Il laisse une petite fille dont il me disait la semaine dernière encore qu’elle était tout pour lui…
vendredi 12 octobre 2007
lundi 8 octobre 2007
Lundi 24 septembre - mercredi 3 octobre
LUNDI 24 SEPTEMBRE
Cours
Je rends les devoirs aux mécaniciens et électriciens, nettement meilleurs que les menuisiers. Nous préparons ensuite une dictée pour jeudi. Ils me charrient en me faisant répéter la fin du mot « ridicule » « ridi…quoi ? » et éclatent de rire. Je leur fait alors une petite leçon de prononciation française, sur les lettres muettes, notamment le « l » dans un certain mot de trois lettres que j’écris au tableau pour leur expliquer…
Puis, pendant le cours de religion avec les quatrièmes, nous commençons par un gros débat sur « noir/blanc », pourquoi Jésus est représenté en blanc, pourquoi le noir est symbole de mal. Je m’en sors en ayant une petite sueur froide au début. Ils sont trente, à crier dans tous les sens et prennent mes réponses nettes comme des marques d’agressivité. Situation difficile. Je finis par leur dire que s’ils veulent se croire opprimés par le monde entier, ils le peuvent etc. Je leur fait admettre que le noir comme mal dans l’opposition blanc/noir n’a rien à voir avec leur couleur de peau et que si des gens sont racistes, tous ne le sont pas et les chosent se tassent.
Ils demandent d’eux mêmes que je reprenne mon cours sur la genèse. Wahou ! J’ai eu chaud !
Rechute, quand nous parlons des fils de Noé. L’un d’eux me demande pourquoi on dit que Cham est le père de tous les africains, alors que c’est lui qui a vu la nudité de son père… Nous nous expliquons et ça passe…
Je sors de ce cours en nage, mais content, le dialogue se met en place, ils me testent et j’ai l’impression d’assez bien m’en sortir. J’espère que les autres cours seront plus pacifiques, même si c’est excellent de crever ces abcès qui les font souffrir. Je sens dès que nous parlons des relations nord/sud que la blessure est encore vive pour eux. Je penses du coup leur faire un exposé sur l’esclavage.
MARDI 25 SEPTEMBRE
RAS
Rien à signaler à part ma joie et mon soulagement de voir l’ambiance dans le presbytère s’améliorer et se décontracter de jours en jours. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis ce week-end, Freddo devient bavard, marrant, attentionné. Nous passons nos soirées à échanger des anecdotes sur des thèmes diverses. Ce soir, le macabre est à l’honneur avec partage sur le thème « comment traite-t-on les cadavres chez moi », que ce soit en Pologne, au Congo ou en France. Évidement, spéciale dédicace pour JY, j’ai raconté l’histoire de la grand’mère de la cousine, qui était ramenée sur le toit de la voiture…
Également, aujourd’hui a eu lieu la plus grosse pluie que j’ai vue de ma vie ! Un truc de dingue, des seaux d’eau qui sont tombés d’un coup. J’étais tranquilement en train de lire « le cave se rebiffe » sur la terrasse de la maison, quand un mur d’eau est tombé derrière moi. Artur, fidèle au poste de blasé m’a dit « mais ça c’est gouttelettes de l’eau, attends le moi de le octobre, là grrrrosse ploui ! ».
MERCREDI 26 SEPTEMBRE
Une journée qui avait mal commencé !
Le mercredi, il y a la messe à 11h au centre, et je n’ai pas de cours de la matinée. J’en profite pour dormir jusqu’à 8h, quel bonheur ! Et j’ai vraiment besoin de prendre un peu de sommeil de temps en temps. Bref, à 7h40, je pionce comme un loir et voilà que Zbignew se met à tambouriner à ma porte comme un sourd. Je me lève en catastrophe, pensant que les martiens sont arrivés. En fait, c’est je P. Joseph qui me cours après partout, il croit que j’ai oublié de venir donner cours de français à une classe de troisième qui me réclame. En fait, j’avais fait un échange de cours avec un prof de physique pour ce matin et bon, quiproquo, et ils se retrouvent sans prof. Devant mes explications vasouillardes et ma voix d’outre tombe, le P. Joseph me dit qu’il me supplée pour cette fois.
Je suis un peu furieux parce que je suis dans mon bon droit mais c’est sur ma pomme que ça retombe.
Au déjeuner, Artur est persuadé que je suis encore énervé à cause de ça et il me dit que ça lui fait bien plaisir de me voir enfin de mauvaise humeur. Ça ne loupe pas, ça me fout effectivement en rogne. Que les autres se plantent d’accord, mais que ça me retombe dessus et qu’on me charrie en plus, ça me saoule un peu !
Heureusement, tout se termine bien l’après midi. Je pense devoir me battre avec le prof de physique pour maintenir notre arrangement que je crois rompu par lui, mais il me reçoit en me demandant pourquoi moi, j’ai rechangé les horaires. Nous sommes en fait d’accords et victimes d’une erreur de la secrétaire dans la saisie des horaires. Il me donne même un bout de son sandwich aux fayots pour sceller notre arrangement.
Je passe ensuite deux heures dans la bibliothèque pour ranger les bouquins etc. et je pars à la répétition de chants d’une des chorales des jeunes. J’assiste à leur séance de vocalises, qu’Ousman dirige avec beaucoup de fierté. Il me demande ensuite si j’ai quelque chose à dire. Je suis bien gêné, mais tout ce qu’ils viennent de faire est un non-sens complet ! Je lui dit diplomatiquement qu’il y a deux trois choses à changer… Il conseillait de chanter très haut et très fort dès le début. Il félicitait donc tout ceux qui toussaient et criaient comme des damnés. Je leur explique comme il faut faire, puis je leur distribue les pupitres pour s’entraîner un peu à chanter comme un vrai chœur. Après ça, ils commencent à préparer la messe de dimanche, et je me carapate pour me rendre à une deuxième répétition, celle de la chorale commune au centre professionnel et à l’internat professionnel des filles, juste voisin. Là, je trouve une chorale d’une trentaine de garçons et filles, d’un niveau déjà assez bon, je les ai jugés dimanche dernier à la messe.
Je leur donne les mêmes indications. Ils rient beaucoup à mes grimaces pour montrer comment bien articuler et ils semblent bien aimer le refrain de vocalises « moi j’aime la crème au chocolat »…Je me la joue ensuite à la Jugnot dans les choristes en les faisant tous chanter devant moi pour distribuer les pupitres, basses, ténors, soprani et alti. Nous faisons ensuite quelques exercices de respiration et d’harmonique que la maison Ste Thérèse connaît bien.
Je ressors de là crevé, cela fait deux heures et demie de chorale en tout, mais ravi, surtout d’entre les jeunes qui, s’égaillant dans la ville, chantent qu’ils aiment la crème au chocolat !
JEUDI 27 SEPTEMBRE
Cours et bibliothèque
Je donne comme prévu à mes élèves menuisiers la dictée que nous avons préparée lundi, c’est un extrait de Daudet, « le Petit Chose » Il n’y a rien de difficile, et je les aide en mettant en garde contre les petits pièges. Cependant, en corrigeant leurs écrits pendant qu’ils font un contrôle de grammaire à la suite, je me rends compte que sur les 13 présents, 9 ont 0 pointé et la meilleure note est de 8,5/20… Y’a du boulot !
Je passe l’après-midi à enregistrer les livres de la bibliothèque et j’atteins le millième, courage, plus que deux mille !
Le soir la pluie tombe à verse, je corrige ce que je disais mardi, c’est aujourd’hui la plus grosse pluie de ma vie ! Plein d’éclairs, évidemment plus d’électricité et ce n’est que le début !
VENDREDI 28 SEPTEMBRE
Idem
Je rends aux élèves leurs superbes dictées en les avoinant cordialement. Ils semblent tout de même déçus d’eux-mêmes mais celui qui a la meilleure (sic) note ose récriminer contre ma correction qu’il estime trop sévère. Voyez-vous ça !
Je leur propose ensuite de venir avec moi à la bibliothèque pour emprunter un livre chacun qu’ils devront lire en un mois, grand mal m’en a pris ! Nous débarquons, moi et ma vingtaine de sauvages (les absents d’hier ont réapparu comme par miracle la dictée et le contrôle finis) dans la bibliothèque dont les 1500 premiers livres sont rangés. En moins de deux minutes, le bazar le plus général règne dans mon antre… J’avais mis par terre un tas de livres que je destinais à l’index, des livres de contenu sulfureux ou tout simplement inutile, comme des livres de science-fiction ou de nombreux guides pour s’assurer correctement en Suisse dans les années 70. Les livres viennent en effet de containers de provenance Helvète, venus directement par la mer de là-bas…
Bref, j’ai le malheur de leur dire de ne pas prendre les livres au sol, puisqu’ils ne sont pas intéressants, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ils sont tous pris par les élèves qui me supplient de pouvoir les prendre, puisqu’ils ne serviront à rien… Je les autorise naïvement, pensant que ça me débarrasserait. Je leur demande ensuite de choisir chacun un livre à lire. Ils se précipitent au hasard, prenant un livre sans même en lire le titre, leur « choix » est réglé en cinq minutes. Je prends ensuite en note les livres qu’ils choisissent. L’un veut lire Germinal de Zola, j’ai beau lui dire que c’est peut-être un peu grand, il s’en fiche, un autre prend un énorme roman sentimental, faisant fi de mes conseils… Pendant ce temps, certains trouvent des livres d’éducation sexuelle, bourrés d’illustrations photographiques à faire rougir un camionneur allemand, et me pressent de les laisser le prendre…
Je suis ensuite obligé de vérifier tous les livres qu’ils prétendent faire sortir, chacun en ayant devant lui un tas. J’y reconnais certains livres bannis mais plusieurs ont pris au hasard des livres dans les rayons et prétendent les avoir trouvés au sol. Heureusement, je connais précisément les livres que je ne veux pas garder, alors je reprends patiemment les Voltaire, Balzac et autres Montherlant qu’ils prétendent me soustraire…
Puis je me rends compte que je m’expose à des complications quand ils seront surpris avec plein de livres de la bibliothèque dans leurs sacs au moment de quitter le lycée. Je leur signe une décharge mais les somme de taire cette affaire et de faire disparaître au plus vite les ouvrages coupables… Puis j’assure mes arrières en confiant mon erreur au Fr Paul-Marie…
Le reste de la journée se passe sans encombre, je continue mon rangement et mon enregistrement des livres. Puis la pluie. Je reviens sur mes considérations d’hier, c’est ce soir la plus grosse pluie que j’ai vue de ma vie !
SAMEDI 29 SEPTEMBRE
Ah ! la chorale…
Comme d’hab, je passe quelques heures à ranger la bibliothèque, en m’énervant contre le pseudo classement en place, Basile Boli (je ne savais pas qu’il écrivait lui aussi) côtoie fièrement Maupassant…
J’en suis à trois cartons de déménagement pleins de livres à donner où à bruler.
L’après-midi, chorale ou plutôt chorales. La première, celle des amis de Don Bosco est assez modeste en quantité et en qualité, mais la deuxième, la chorale des internes filles et garçons est bien fournie et promet ! Je leur apprend en une heure un chant d’offertoire de l’Emmanuel « grain de blé qui tombe en terre » et ne peux m’empêcher de sourire benoîtement en les dirigeant, c’est une sensation extraordinaire d’avoir une trentaine de jeunes voix qui chantent bien, sauf les basses qui chantent cacophoniquement malgré mon soutien le plus appuyé. Nous allons surement animer la messe des adultes un de ces quatre, ce qui sera une grande récompense pour ces jeunes qui montreront aux « vieux » qu’ils savent faire de belles choses carrées.
DIMANCHE 30 SEPTEMBRE
Départ du P. Freddo
Freddo part ce matin à 7h, pour prendre son mois de vacances bisannuel dans sa famille, à Pointe Noire, au Congo Brazzaville. Je me retrouve donc seul avec Zbigniew pour le mois à venir, l’occasion de mieux se connaître.
Ce matin, c’est la chorale des amis de Don Bosco qui anime, à la messe des jeunes de 8h30. Les choristes sont arrivés pour la plupart avec une heure de retard hier, ce qui m’a mis dans une belle colère et nous a obligés à faire une répétition à…7h 30 du matin. Sans complexe, ces ânes arrivent encore avec une demi-heure de retard !
Je n’avais participé hier qu’à l’échauffement vocal et à la répétition du chant d’entrée du fait du timing séré avec la chorale des internes. Je ne connais donc pas les chants en langue et me retrouve dans la chorale, Ousman dirigeant, à apprendre les chants en les chantant pendant la messe. Heureusement qu’il m’a filé les textes, sinon j’aurai fait du play-back… Ousman me demande de faire le soliste pour les couplets des chants français, tout se passe finalement assez bien. J’ai seulement du mal à danser en cadence avec les autres sur les chants en langue, tiens, c’est étonnant ça…
L’après midi passe tranquillement, je fais mon bout de prêche aux vêpres, le courant est coupé, il pleut, c’est une soirée de dimanche quoi…
LUNDI 1 OCTOBRE
Les petits chameaux !
Cours de français avec les menuisiers, nous préparons une nouvelle dictée et je tente de leur faire comprendre comment ne pas se tromper entre les infinitifs et les participes passés, les fameux verbes homonymes qui sont la cause de tant de fautes dans les mails… J’espère d’ailleurs ne pas faire ce genre de fautes dans le présent torchon, j’en aurais honte, étant donné que c’est vraiment ce qui me fait le plus pester en lisant des mails ! bref, tout se passe bien avec eux.
Après une heure de pause dans mon emploi du temps, que je passe évidemment dans mon antre livresque, j’attaque le cours des méca élec, et là, c’est chaud ! Cette bande de gougnafiers ne cesse de ricaner pendant la dictée, puis pendant le contrôle de grammaire que je leur prop… non, impose. Il y en a deux qui sniffent un espèce de truc louche que je prends pour un bâton de colle et supprime, pour découvrir qu’il s’agit d’un innocent inhalateur de menthol. Je ne les engueule pas moins pour autant. Ensuite, deux types se lèvent et se disputent pour une histoire de portable, je ne comprends rien de leurs explications, ils parlent d’un pari sur mon dos, que l’un d’eux devait me poser une question sur le contrôle, je ne comprends pas en quoi cela constitue une prouesse… Ensuite le premier s’approche du deuxième pour lui reprendre son portable, celui-ci brandit son compas en le menaçant de l’empaler s’il fait un pas de plus. Je crains alors de me retrouver avec un remake de massacre à la tronçonneuse version compas, ce qui est moins dangereux mais tout de même salissant. Je les empoigne pour les emmener chez le fr. Paul-Marie pour qu’ils s’expliquent avec lui mais ils éclatent de rire en me disant que c’était pour rigoler. Je ne sais pas si c’est du lard ou du cochon, mais ça commence à passablement m’irriter, d’autant plus que le contrôle est encore en cours. S’ajoute à ça les hauts cris que pousse Roland, un des bons élèves de la classe, pour dénoncer plusieurs tricheurs qui lisent prétendument sur leurs tables des antisèches. Ne l’ayant pas constaté moi-même, et ne voyant rien en regardant la table, j’en conclue un non-lieu.
Quand le contrôle est fini, j’essaye de leurs faire le cours sur les PP et les infinitifs, mais ils ne laissent pas une seconde de silence, malgré mes coups de gueule, qui n’ont pour effet que de les énerver en les surprenant. Je leur dit qu’ils me font chier et qu’ils n’ont qu’à se démerder sans moi puisqu’ils sont si intelligents. Je prends mon barda et claque violemment la porte. De toute façon nous ne sommes qu’à cinq minutes de la fin du cours, mais je veux leur montrer qu’ils poussent un peu le bouchon !
Ils me croisent ensuite un peu penauds dans le centre, me voyant tête baissée et peu avenant. Je croise Roland à qui je demande de m’expliquer pourquoi c’était tant le brin. Il me répond comme je le voulais, c’est-à-dire en me conseillant la fermeté. Il me reproche, à raison, de ne pas avoir mis dehors les fouteurs de trouble (comme diraient « les inconnus », on a les références qu’on peut…) alors que je les en avais menacés. Je le remercie de sa franchise et promets une plus grande fermeté. Il me reproche aussi de ne pas avoir mis zéro aux grugeurs, car lui et d’autres bossent et en ont gros sur la patate. Ok, je vais être dur.
Je me rends compte que c’est dur d’être dur. Je veux être aimé des élèves, ce qui est normal, parce que c’est comme ça qu’ils voudront travailler. Alors je pense aux profs que j’ai moi-même eu, et je rends compte que les plus durs étaient respectés et aimés, et que les lavettes étaient chahutés.
Je redoute ensuite le cours de religion des 4e méca elec, qui m’avaient donné des sueurs froides la semaine dernière. Mais, à ma grande et agréable surprise, ils semblent captivés par l’exposé que je leur fait, au long de la lecture de la Bible (nous en avons une trentaine alors ils peuvent suivre en direct) de l’histoire de Joseph en Égypte. Je m’arrête à un moment pour leur demander si cette manière de faire leur va et s’ils ne dorment pas tous. Ils me répondent que c’est super et qu’il faut continuer. En fait, c’est un cours reposant, je lis une histoire, ils notent deux ou trois trucs et ils savent que le contrôle ne sera pas vache. Je veux qu’ils comprennent la Bible et qu’ils sachent ce qu’il y a dedans, ça les change des débats sur Gandhi…
MARDI 2 OCTOBRE
Encore et toujours la bibliothèque…
Journée passée dans la bibliothèque à virer des tonnes de bouquins…
J’ai de temps en temps de passionnantes conversations avec Pierre Claver, un séminariste salésien arrivé récemment, qui est Hutu et a connu ce qu’il appelle pudiquement les « évènements » de 1994. Pour mieux comprendre cette horrible page d’histoire et mieux le comprendre lui, j’ai regardé hôtel Rwanda. Très franchement, je ne l’ai pas regardé de la même façon le lendemain et j’ai entamé la discussion sur la suite, après les évènements. Il m’a expliqué que les Hutu, meneurs du massacre à l’origine, se sont fait chasser par les Tutsi au moment de leur reprise du pouvoir par les forces rebelles. Il m’a raconté ensuite sa fuite, à pied, sur des milliers de kilomètres à travers le Congo Kinshasa puis le Congo Brazzaville. Ce qui m’a énormément frappé, c’est sa façon de parler de la mort. Je lui demandais comment il avait la force de continuer à marcher alors qu’il avait perdu ses parents et presque tous ses frères et sœurs, comment il surmontait sa peine, et il me répondait qu’il ne ressentait pas de peine de les avoir perdus, puisqu’il était absolument persuadé de mourir très vite. La marche et la fuite n’étaient que devoirs de tentative de survie. Il n’avait aucun doute quant à l’issue proche, voire immédiate pour lui de toute cette histoire. La mort n’est peine, pour un chrétien, qu’en tant qu’elle est séparation d’avec l’être aimé, mais quand la sienne propre est proche, on ne sens pas cette séparation trop rudement. Il n’empêche qu’il a survécu et qu’il ressent maintenant cette amertume, qu’il ne montre pas mais qu’on sent, par son silence et sa discrétion, souvent présente chez ceux qui ont dans le fond du cœur une douleur qui les rend étrangers à la légèreté.
MERCREDI 3 OCTOBRE
Temps perdu…
Je pense que c’est une des choses qui me pèsent le plus ici, c’est le temps que l’on peut perdre, et qui semble être naturel aux gens. Dans une journée, nous perdons peut être presque une heure à chaque fois à attendre l’un ou l’autre ou à ne rien faire entre deux activités. Par exemple, les cours se finissent à 12h et le déjeuner n’est qu’une demi-heure plus tard. Aujourd'hui, j’atteins cependant des sommets en me rendant trois fois à la banque, pour qu’on me dise que ce n’est pas ouvert, puis que je n’ai pas les bons papiers puis que c’est fermé. Enfer et damnation !
Puis nous avons une réunion des profs qui, pour me mettre de bonne humeur me fait louper mes répétitions de chorales et dure deux heures pour…rien ! Bavardages inutiles et ratiocinations stériles à propos des cheveux des élèves ou de leurs tenues négligées…
Le soir, nous accueillons le P. Jean-Jacques, qui est prêtre en brousse et passe une nuit ici de temps en temps. Il est très sympa et j’aimerai beaucoup passer quelques jours avec lui, là-bas, loin de tout. Je parts dans de grandes considérations sur la différence de développement entre l’Europe et l’Afrique, du fait du décalage dans le temps de la création des états car il est pessimiste sur le sort à long terme de son continent. Nous avons mis plus de mile ans à stabiliser la France, ils n’ont qu’une centaine d’année d’existence pour la plupart, il faut du temps au temps. Il me demande ensuite un cours sur la révolution française. C’est un grand plaisir de parler du pays à quelqu’un qui écoute ! Puis nous terminons la soirée en beauté avec la victoire de Marseille contre Liverpool…
Demain, débarquement de quatre italiennes pour deux semaines et du provincial salésien pour une semaine de visite canonique, je vais ranger ma chambre…
Cours
Je rends les devoirs aux mécaniciens et électriciens, nettement meilleurs que les menuisiers. Nous préparons ensuite une dictée pour jeudi. Ils me charrient en me faisant répéter la fin du mot « ridicule » « ridi…quoi ? » et éclatent de rire. Je leur fait alors une petite leçon de prononciation française, sur les lettres muettes, notamment le « l » dans un certain mot de trois lettres que j’écris au tableau pour leur expliquer…
Puis, pendant le cours de religion avec les quatrièmes, nous commençons par un gros débat sur « noir/blanc », pourquoi Jésus est représenté en blanc, pourquoi le noir est symbole de mal. Je m’en sors en ayant une petite sueur froide au début. Ils sont trente, à crier dans tous les sens et prennent mes réponses nettes comme des marques d’agressivité. Situation difficile. Je finis par leur dire que s’ils veulent se croire opprimés par le monde entier, ils le peuvent etc. Je leur fait admettre que le noir comme mal dans l’opposition blanc/noir n’a rien à voir avec leur couleur de peau et que si des gens sont racistes, tous ne le sont pas et les chosent se tassent.
Ils demandent d’eux mêmes que je reprenne mon cours sur la genèse. Wahou ! J’ai eu chaud !
Rechute, quand nous parlons des fils de Noé. L’un d’eux me demande pourquoi on dit que Cham est le père de tous les africains, alors que c’est lui qui a vu la nudité de son père… Nous nous expliquons et ça passe…
Je sors de ce cours en nage, mais content, le dialogue se met en place, ils me testent et j’ai l’impression d’assez bien m’en sortir. J’espère que les autres cours seront plus pacifiques, même si c’est excellent de crever ces abcès qui les font souffrir. Je sens dès que nous parlons des relations nord/sud que la blessure est encore vive pour eux. Je penses du coup leur faire un exposé sur l’esclavage.
MARDI 25 SEPTEMBRE
RAS
Rien à signaler à part ma joie et mon soulagement de voir l’ambiance dans le presbytère s’améliorer et se décontracter de jours en jours. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis ce week-end, Freddo devient bavard, marrant, attentionné. Nous passons nos soirées à échanger des anecdotes sur des thèmes diverses. Ce soir, le macabre est à l’honneur avec partage sur le thème « comment traite-t-on les cadavres chez moi », que ce soit en Pologne, au Congo ou en France. Évidement, spéciale dédicace pour JY, j’ai raconté l’histoire de la grand’mère de la cousine, qui était ramenée sur le toit de la voiture…
Également, aujourd’hui a eu lieu la plus grosse pluie que j’ai vue de ma vie ! Un truc de dingue, des seaux d’eau qui sont tombés d’un coup. J’étais tranquilement en train de lire « le cave se rebiffe » sur la terrasse de la maison, quand un mur d’eau est tombé derrière moi. Artur, fidèle au poste de blasé m’a dit « mais ça c’est gouttelettes de l’eau, attends le moi de le octobre, là grrrrosse ploui ! ».
MERCREDI 26 SEPTEMBRE
Une journée qui avait mal commencé !
Le mercredi, il y a la messe à 11h au centre, et je n’ai pas de cours de la matinée. J’en profite pour dormir jusqu’à 8h, quel bonheur ! Et j’ai vraiment besoin de prendre un peu de sommeil de temps en temps. Bref, à 7h40, je pionce comme un loir et voilà que Zbignew se met à tambouriner à ma porte comme un sourd. Je me lève en catastrophe, pensant que les martiens sont arrivés. En fait, c’est je P. Joseph qui me cours après partout, il croit que j’ai oublié de venir donner cours de français à une classe de troisième qui me réclame. En fait, j’avais fait un échange de cours avec un prof de physique pour ce matin et bon, quiproquo, et ils se retrouvent sans prof. Devant mes explications vasouillardes et ma voix d’outre tombe, le P. Joseph me dit qu’il me supplée pour cette fois.
Je suis un peu furieux parce que je suis dans mon bon droit mais c’est sur ma pomme que ça retombe.
Au déjeuner, Artur est persuadé que je suis encore énervé à cause de ça et il me dit que ça lui fait bien plaisir de me voir enfin de mauvaise humeur. Ça ne loupe pas, ça me fout effectivement en rogne. Que les autres se plantent d’accord, mais que ça me retombe dessus et qu’on me charrie en plus, ça me saoule un peu !
Heureusement, tout se termine bien l’après midi. Je pense devoir me battre avec le prof de physique pour maintenir notre arrangement que je crois rompu par lui, mais il me reçoit en me demandant pourquoi moi, j’ai rechangé les horaires. Nous sommes en fait d’accords et victimes d’une erreur de la secrétaire dans la saisie des horaires. Il me donne même un bout de son sandwich aux fayots pour sceller notre arrangement.
Je passe ensuite deux heures dans la bibliothèque pour ranger les bouquins etc. et je pars à la répétition de chants d’une des chorales des jeunes. J’assiste à leur séance de vocalises, qu’Ousman dirige avec beaucoup de fierté. Il me demande ensuite si j’ai quelque chose à dire. Je suis bien gêné, mais tout ce qu’ils viennent de faire est un non-sens complet ! Je lui dit diplomatiquement qu’il y a deux trois choses à changer… Il conseillait de chanter très haut et très fort dès le début. Il félicitait donc tout ceux qui toussaient et criaient comme des damnés. Je leur explique comme il faut faire, puis je leur distribue les pupitres pour s’entraîner un peu à chanter comme un vrai chœur. Après ça, ils commencent à préparer la messe de dimanche, et je me carapate pour me rendre à une deuxième répétition, celle de la chorale commune au centre professionnel et à l’internat professionnel des filles, juste voisin. Là, je trouve une chorale d’une trentaine de garçons et filles, d’un niveau déjà assez bon, je les ai jugés dimanche dernier à la messe.
Je leur donne les mêmes indications. Ils rient beaucoup à mes grimaces pour montrer comment bien articuler et ils semblent bien aimer le refrain de vocalises « moi j’aime la crème au chocolat »…Je me la joue ensuite à la Jugnot dans les choristes en les faisant tous chanter devant moi pour distribuer les pupitres, basses, ténors, soprani et alti. Nous faisons ensuite quelques exercices de respiration et d’harmonique que la maison Ste Thérèse connaît bien.
Je ressors de là crevé, cela fait deux heures et demie de chorale en tout, mais ravi, surtout d’entre les jeunes qui, s’égaillant dans la ville, chantent qu’ils aiment la crème au chocolat !
JEUDI 27 SEPTEMBRE
Cours et bibliothèque
Je donne comme prévu à mes élèves menuisiers la dictée que nous avons préparée lundi, c’est un extrait de Daudet, « le Petit Chose » Il n’y a rien de difficile, et je les aide en mettant en garde contre les petits pièges. Cependant, en corrigeant leurs écrits pendant qu’ils font un contrôle de grammaire à la suite, je me rends compte que sur les 13 présents, 9 ont 0 pointé et la meilleure note est de 8,5/20… Y’a du boulot !
Je passe l’après-midi à enregistrer les livres de la bibliothèque et j’atteins le millième, courage, plus que deux mille !
Le soir la pluie tombe à verse, je corrige ce que je disais mardi, c’est aujourd’hui la plus grosse pluie de ma vie ! Plein d’éclairs, évidemment plus d’électricité et ce n’est que le début !
VENDREDI 28 SEPTEMBRE
Idem
Je rends aux élèves leurs superbes dictées en les avoinant cordialement. Ils semblent tout de même déçus d’eux-mêmes mais celui qui a la meilleure (sic) note ose récriminer contre ma correction qu’il estime trop sévère. Voyez-vous ça !
Je leur propose ensuite de venir avec moi à la bibliothèque pour emprunter un livre chacun qu’ils devront lire en un mois, grand mal m’en a pris ! Nous débarquons, moi et ma vingtaine de sauvages (les absents d’hier ont réapparu comme par miracle la dictée et le contrôle finis) dans la bibliothèque dont les 1500 premiers livres sont rangés. En moins de deux minutes, le bazar le plus général règne dans mon antre… J’avais mis par terre un tas de livres que je destinais à l’index, des livres de contenu sulfureux ou tout simplement inutile, comme des livres de science-fiction ou de nombreux guides pour s’assurer correctement en Suisse dans les années 70. Les livres viennent en effet de containers de provenance Helvète, venus directement par la mer de là-bas…
Bref, j’ai le malheur de leur dire de ne pas prendre les livres au sol, puisqu’ils ne sont pas intéressants, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ils sont tous pris par les élèves qui me supplient de pouvoir les prendre, puisqu’ils ne serviront à rien… Je les autorise naïvement, pensant que ça me débarrasserait. Je leur demande ensuite de choisir chacun un livre à lire. Ils se précipitent au hasard, prenant un livre sans même en lire le titre, leur « choix » est réglé en cinq minutes. Je prends ensuite en note les livres qu’ils choisissent. L’un veut lire Germinal de Zola, j’ai beau lui dire que c’est peut-être un peu grand, il s’en fiche, un autre prend un énorme roman sentimental, faisant fi de mes conseils… Pendant ce temps, certains trouvent des livres d’éducation sexuelle, bourrés d’illustrations photographiques à faire rougir un camionneur allemand, et me pressent de les laisser le prendre…
Je suis ensuite obligé de vérifier tous les livres qu’ils prétendent faire sortir, chacun en ayant devant lui un tas. J’y reconnais certains livres bannis mais plusieurs ont pris au hasard des livres dans les rayons et prétendent les avoir trouvés au sol. Heureusement, je connais précisément les livres que je ne veux pas garder, alors je reprends patiemment les Voltaire, Balzac et autres Montherlant qu’ils prétendent me soustraire…
Puis je me rends compte que je m’expose à des complications quand ils seront surpris avec plein de livres de la bibliothèque dans leurs sacs au moment de quitter le lycée. Je leur signe une décharge mais les somme de taire cette affaire et de faire disparaître au plus vite les ouvrages coupables… Puis j’assure mes arrières en confiant mon erreur au Fr Paul-Marie…
Le reste de la journée se passe sans encombre, je continue mon rangement et mon enregistrement des livres. Puis la pluie. Je reviens sur mes considérations d’hier, c’est ce soir la plus grosse pluie que j’ai vue de ma vie !
SAMEDI 29 SEPTEMBRE
Ah ! la chorale…
Comme d’hab, je passe quelques heures à ranger la bibliothèque, en m’énervant contre le pseudo classement en place, Basile Boli (je ne savais pas qu’il écrivait lui aussi) côtoie fièrement Maupassant…
J’en suis à trois cartons de déménagement pleins de livres à donner où à bruler.
L’après-midi, chorale ou plutôt chorales. La première, celle des amis de Don Bosco est assez modeste en quantité et en qualité, mais la deuxième, la chorale des internes filles et garçons est bien fournie et promet ! Je leur apprend en une heure un chant d’offertoire de l’Emmanuel « grain de blé qui tombe en terre » et ne peux m’empêcher de sourire benoîtement en les dirigeant, c’est une sensation extraordinaire d’avoir une trentaine de jeunes voix qui chantent bien, sauf les basses qui chantent cacophoniquement malgré mon soutien le plus appuyé. Nous allons surement animer la messe des adultes un de ces quatre, ce qui sera une grande récompense pour ces jeunes qui montreront aux « vieux » qu’ils savent faire de belles choses carrées.
DIMANCHE 30 SEPTEMBRE
Départ du P. Freddo
Freddo part ce matin à 7h, pour prendre son mois de vacances bisannuel dans sa famille, à Pointe Noire, au Congo Brazzaville. Je me retrouve donc seul avec Zbigniew pour le mois à venir, l’occasion de mieux se connaître.
Ce matin, c’est la chorale des amis de Don Bosco qui anime, à la messe des jeunes de 8h30. Les choristes sont arrivés pour la plupart avec une heure de retard hier, ce qui m’a mis dans une belle colère et nous a obligés à faire une répétition à…7h 30 du matin. Sans complexe, ces ânes arrivent encore avec une demi-heure de retard !
Je n’avais participé hier qu’à l’échauffement vocal et à la répétition du chant d’entrée du fait du timing séré avec la chorale des internes. Je ne connais donc pas les chants en langue et me retrouve dans la chorale, Ousman dirigeant, à apprendre les chants en les chantant pendant la messe. Heureusement qu’il m’a filé les textes, sinon j’aurai fait du play-back… Ousman me demande de faire le soliste pour les couplets des chants français, tout se passe finalement assez bien. J’ai seulement du mal à danser en cadence avec les autres sur les chants en langue, tiens, c’est étonnant ça…
L’après midi passe tranquillement, je fais mon bout de prêche aux vêpres, le courant est coupé, il pleut, c’est une soirée de dimanche quoi…
LUNDI 1 OCTOBRE
Les petits chameaux !
Cours de français avec les menuisiers, nous préparons une nouvelle dictée et je tente de leur faire comprendre comment ne pas se tromper entre les infinitifs et les participes passés, les fameux verbes homonymes qui sont la cause de tant de fautes dans les mails… J’espère d’ailleurs ne pas faire ce genre de fautes dans le présent torchon, j’en aurais honte, étant donné que c’est vraiment ce qui me fait le plus pester en lisant des mails ! bref, tout se passe bien avec eux.
Après une heure de pause dans mon emploi du temps, que je passe évidemment dans mon antre livresque, j’attaque le cours des méca élec, et là, c’est chaud ! Cette bande de gougnafiers ne cesse de ricaner pendant la dictée, puis pendant le contrôle de grammaire que je leur prop… non, impose. Il y en a deux qui sniffent un espèce de truc louche que je prends pour un bâton de colle et supprime, pour découvrir qu’il s’agit d’un innocent inhalateur de menthol. Je ne les engueule pas moins pour autant. Ensuite, deux types se lèvent et se disputent pour une histoire de portable, je ne comprends rien de leurs explications, ils parlent d’un pari sur mon dos, que l’un d’eux devait me poser une question sur le contrôle, je ne comprends pas en quoi cela constitue une prouesse… Ensuite le premier s’approche du deuxième pour lui reprendre son portable, celui-ci brandit son compas en le menaçant de l’empaler s’il fait un pas de plus. Je crains alors de me retrouver avec un remake de massacre à la tronçonneuse version compas, ce qui est moins dangereux mais tout de même salissant. Je les empoigne pour les emmener chez le fr. Paul-Marie pour qu’ils s’expliquent avec lui mais ils éclatent de rire en me disant que c’était pour rigoler. Je ne sais pas si c’est du lard ou du cochon, mais ça commence à passablement m’irriter, d’autant plus que le contrôle est encore en cours. S’ajoute à ça les hauts cris que pousse Roland, un des bons élèves de la classe, pour dénoncer plusieurs tricheurs qui lisent prétendument sur leurs tables des antisèches. Ne l’ayant pas constaté moi-même, et ne voyant rien en regardant la table, j’en conclue un non-lieu.
Quand le contrôle est fini, j’essaye de leurs faire le cours sur les PP et les infinitifs, mais ils ne laissent pas une seconde de silence, malgré mes coups de gueule, qui n’ont pour effet que de les énerver en les surprenant. Je leur dit qu’ils me font chier et qu’ils n’ont qu’à se démerder sans moi puisqu’ils sont si intelligents. Je prends mon barda et claque violemment la porte. De toute façon nous ne sommes qu’à cinq minutes de la fin du cours, mais je veux leur montrer qu’ils poussent un peu le bouchon !
Ils me croisent ensuite un peu penauds dans le centre, me voyant tête baissée et peu avenant. Je croise Roland à qui je demande de m’expliquer pourquoi c’était tant le brin. Il me répond comme je le voulais, c’est-à-dire en me conseillant la fermeté. Il me reproche, à raison, de ne pas avoir mis dehors les fouteurs de trouble (comme diraient « les inconnus », on a les références qu’on peut…) alors que je les en avais menacés. Je le remercie de sa franchise et promets une plus grande fermeté. Il me reproche aussi de ne pas avoir mis zéro aux grugeurs, car lui et d’autres bossent et en ont gros sur la patate. Ok, je vais être dur.
Je me rends compte que c’est dur d’être dur. Je veux être aimé des élèves, ce qui est normal, parce que c’est comme ça qu’ils voudront travailler. Alors je pense aux profs que j’ai moi-même eu, et je rends compte que les plus durs étaient respectés et aimés, et que les lavettes étaient chahutés.
Je redoute ensuite le cours de religion des 4e méca elec, qui m’avaient donné des sueurs froides la semaine dernière. Mais, à ma grande et agréable surprise, ils semblent captivés par l’exposé que je leur fait, au long de la lecture de la Bible (nous en avons une trentaine alors ils peuvent suivre en direct) de l’histoire de Joseph en Égypte. Je m’arrête à un moment pour leur demander si cette manière de faire leur va et s’ils ne dorment pas tous. Ils me répondent que c’est super et qu’il faut continuer. En fait, c’est un cours reposant, je lis une histoire, ils notent deux ou trois trucs et ils savent que le contrôle ne sera pas vache. Je veux qu’ils comprennent la Bible et qu’ils sachent ce qu’il y a dedans, ça les change des débats sur Gandhi…
MARDI 2 OCTOBRE
Encore et toujours la bibliothèque…
Journée passée dans la bibliothèque à virer des tonnes de bouquins…
J’ai de temps en temps de passionnantes conversations avec Pierre Claver, un séminariste salésien arrivé récemment, qui est Hutu et a connu ce qu’il appelle pudiquement les « évènements » de 1994. Pour mieux comprendre cette horrible page d’histoire et mieux le comprendre lui, j’ai regardé hôtel Rwanda. Très franchement, je ne l’ai pas regardé de la même façon le lendemain et j’ai entamé la discussion sur la suite, après les évènements. Il m’a expliqué que les Hutu, meneurs du massacre à l’origine, se sont fait chasser par les Tutsi au moment de leur reprise du pouvoir par les forces rebelles. Il m’a raconté ensuite sa fuite, à pied, sur des milliers de kilomètres à travers le Congo Kinshasa puis le Congo Brazzaville. Ce qui m’a énormément frappé, c’est sa façon de parler de la mort. Je lui demandais comment il avait la force de continuer à marcher alors qu’il avait perdu ses parents et presque tous ses frères et sœurs, comment il surmontait sa peine, et il me répondait qu’il ne ressentait pas de peine de les avoir perdus, puisqu’il était absolument persuadé de mourir très vite. La marche et la fuite n’étaient que devoirs de tentative de survie. Il n’avait aucun doute quant à l’issue proche, voire immédiate pour lui de toute cette histoire. La mort n’est peine, pour un chrétien, qu’en tant qu’elle est séparation d’avec l’être aimé, mais quand la sienne propre est proche, on ne sens pas cette séparation trop rudement. Il n’empêche qu’il a survécu et qu’il ressent maintenant cette amertume, qu’il ne montre pas mais qu’on sent, par son silence et sa discrétion, souvent présente chez ceux qui ont dans le fond du cœur une douleur qui les rend étrangers à la légèreté.
MERCREDI 3 OCTOBRE
Temps perdu…
Je pense que c’est une des choses qui me pèsent le plus ici, c’est le temps que l’on peut perdre, et qui semble être naturel aux gens. Dans une journée, nous perdons peut être presque une heure à chaque fois à attendre l’un ou l’autre ou à ne rien faire entre deux activités. Par exemple, les cours se finissent à 12h et le déjeuner n’est qu’une demi-heure plus tard. Aujourd'hui, j’atteins cependant des sommets en me rendant trois fois à la banque, pour qu’on me dise que ce n’est pas ouvert, puis que je n’ai pas les bons papiers puis que c’est fermé. Enfer et damnation !
Puis nous avons une réunion des profs qui, pour me mettre de bonne humeur me fait louper mes répétitions de chorales et dure deux heures pour…rien ! Bavardages inutiles et ratiocinations stériles à propos des cheveux des élèves ou de leurs tenues négligées…
Le soir, nous accueillons le P. Jean-Jacques, qui est prêtre en brousse et passe une nuit ici de temps en temps. Il est très sympa et j’aimerai beaucoup passer quelques jours avec lui, là-bas, loin de tout. Je parts dans de grandes considérations sur la différence de développement entre l’Europe et l’Afrique, du fait du décalage dans le temps de la création des états car il est pessimiste sur le sort à long terme de son continent. Nous avons mis plus de mile ans à stabiliser la France, ils n’ont qu’une centaine d’année d’existence pour la plupart, il faut du temps au temps. Il me demande ensuite un cours sur la révolution française. C’est un grand plaisir de parler du pays à quelqu’un qui écoute ! Puis nous terminons la soirée en beauté avec la victoire de Marseille contre Liverpool…
Demain, débarquement de quatre italiennes pour deux semaines et du provincial salésien pour une semaine de visite canonique, je vais ranger ma chambre…
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